Erasme – Grandeur et décadence d’une idée

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I – Les caractéristiques de l’ouvrage :
erasme

Auteur : Stefan Zweig

Né en 1881 à Vienne (Autriche), Stefan Zweig s’est donné la mort au Brésil le 23 février 1942.
Ecrivain et journaliste, il est l’auteur de nombreuses nouvelles parmi lesquelles Le joueur d’échec, La confusion des sentiments, Amok.
Biographe remarquable, il nous a laissé des portraits saisissants de Fouché, Marie-Antoinette, Montaigne et bien d’autres encore.

Edition : Bernard Grasset

Date de parution : 1935

Caractéristiques : ouvrage de 170 pages

Genre : Biographie

II – Analyse globale :

Thème central :

  • La naissance du concept « humaniste » en Europe, au début de la Renaissance
  • La nécessité d’une Europe unie et fraternelle : « ce premier Européen, ce premier cosmopolite conscient ne reconnaissait aucune prépondérance d’une nation sur une autre»[1]
  • L’éducation accessible pour tous : « ils espéraient que la vulgarisation de l’étude, des belles-lettres, de la science de la culture développerait les facultés morales de l’individu en même temps que celles des peuples»[2]
  • Une époque : la Renaissance et la Réforme – deux hommes : Erasme et Luther
III – Erasme :

Né à Rotterdam (Hollande) le 28 octobre 1467 (ou 1466) et mort à Bâle (Suisse) le 14 juillet 1536.erasme1

Erasme vient dans une Europe qui se réveille, une Europe qui va progressivement prendre toute sa place dans le monde : « Tout le passé se dessèche au souffle brûlant des temps nouveaux. Finis les thèses et les commentaires ; les anciennes autorités, ces idoles vénérées, tombent en ruines, les tours en cartons de la scolastique s’écroulent, l’horizon s’élargit. (…) Le dogme, enfermé par l’Eglise catholique dans des règles rigides, avait résisté, tel un roc, à l’assaut de tous les ouragans, et la soumission aveugle avait été pour ainsi dire le signe caractéristique du Moyen-Age.  En haut, une autorité qui ordonnait et de qui, en bas, l’humanité croyante et soumise écoutait les paroles sacrées ; et personne n’osait élever le moindre doute ».[3]

Destiné à une vie monacale qu’il répugnait, Erasme passait son temps à lire les classiques anciens, il s’exerçait à écrire en latin. Sa réputation de latiniste le fit désigner pour accompagner à Rome l’évêque de Cambrai, Henri de Bergen, qui venait de recevoir le chapeau de cardinal. Il se rendit auprès de l’évêque qui l’ordonna prêtre le 25 février 1492. Il gagna sa faveur. En 1496, son protecteur exauça son plus vif désir en l’envoyant à Paris pour achever ses études. Mais pour être un homme libre, il faut d’abord être un homme éduqué. Erasme est curieux de tout, est un libre-penseur. Malgré ses nombreux voyages en Europe, il ne découvre pas le monde à travers l’Autre mais en se réfugiant dans les livres. Peu reconnu au début, il va progressivement s’imposer auprès des puissants. C’est alors que les « princes d’Europe » (à l’exemple de Charles Quint) commencèrent à lui demander conseil mais il restait toujours au-dessus de la politique et de la religion, afin de préserver sa liberté de conscience. Ses préoccupations étaient toutes intellectuelles.

Son attitude était modérée et conciliatrice à l’image du vrai sage.

Erasme s’inscrit ainsi dans la Renaissance où beaucoup d’artistes vont marquer cette époque et surtout cette période va être connaître de profonds changements, à travers la figure de Luther, par la Réforme qui va divisait le christianisme et donnait naissance au protestantisme.

IV – Erasme – Luther :

Stefan Zweig les décrit ainsi dans son ouvrage : « Luther-Ajax[4], batailleur intrépide, né pour se battre et nulle part plus à son aise dans la lutte ; Erasme-Ulysse[5], un homme fourvoyé sur un champ de bataille, heureux de retourner dans sa paisible Ithaque, dans son île bienheureuse de la contemplation, et de s’échapper du monde de l’action pour se réfugier dans celui de l’esprit, où les victoires et les défaites temporelles apparaissent bien chimériques à côté de la réalité inaltérable, indéfectible des idées platoniciennes »[6]

« Erasme et Luther se sont affrontés au nom de leur foi commune. Leur débat fut d’abord théologique (…) Très vite aussi, Erasme a exprimé des réserves, puis des plaintes et des condamnations envers Luther, sans pour cela donner raison aux adversaires du Réformateur. Erasme, au début de l’affaire surtout, a pris la défense de Luther contre ceux qui l’accablaient sans se soucier de l’entendre. Il croit au dialogue plus qu’aux anathèmes. Il pense que, au-delà de formules maladroites, excessives, et de façons regrettables, bien des intuitions luthériennes sont justes et surtout bien des questions méritent d’être entendues : c’est, lance-t-il parce que « Luther a touché à la couronne du Pape et au ventre des moines » ! Mais Erasme réprouve les outrances, les paradoxes, les singularités, les provocations, l’arrogance, le ton péremptoire de Luther (…)

Erasme désire certes une réforme, non seulement disciplinaire mais aussi théologique, donc doctrinale. Mais il ne veut pas la révolution. (…) La réforme érasmienne sera donc patiente et progressive. Elle tiendra compte du temps, de l’histoire, de la nature des choses humaines, avec ses détours, ses lenteurs, ses pesanteurs. »[7]

V – Erasme – Zweig :

En 1935, lors de la sortie de ce livre, c’est la rencontre entre deux grands esprits que le lecteur découvre : Erasme, homme éprit de liberté, se battant pour se libérer des idéologies politiques et religieuses établies en Europe. « Son amour obstiné de la liberté, sa résolution de ne servir personne ont fait d’Erasme un éternel vagabond »[8] et son combat sans relâche contre le fanatisme ; Stefan Zweig, écrivain juif autrichien, européen parmi les européens, citoyen du monde, contraint à l’exil face à la montée du nazisme et du fascisme en Europe. La pensée de Zweig rejoint celle d’Erasme : « Tous reconnaissent par cette capitulation inconsciente que le génie créateur commence à l’emporter en Occident et que les œuvres artistiques sont destinées à survivre aux œuvres politiques et guerrières. L’Europe a acquis le sens de sa véritable mission : faire admettre la prépondérance de l’esprit, édifier une civilisation unique, une culture universelle modèle et agissante »[9].

Zweig tient les mêmes propos que traverse son époque : « La haine, la colère, la joie de se battre sont des émotions courtes, et c’est pourquoi on inventa cette effroyable science appelée propagande pour prolonger artificiellement ces états émotionnels. (…) Quand un organisme s’est habitué aux narcotiques ou à des stimulants (…) il ne peut s’en priver brusquement (…) Comment faire baisser cette fièvre constante, humaniser de nouveau l’atmosphère, purifier l’organisme empoisonné de haine, supprimer cette dépression morale qui pèse sur le monde comme une nuée d’orage ?»[10]

Ces deux hommes, peut-être trop idéalistes, avaient la volonté de construire une Europe humaniste ouverte sur les autres civilisations.

VI – Conclusion

« Ils seront toujours nécessaires ceux qui indiquent aux peuples ce qui les rapproche par-delà ce qui les divise et qui renouvellent dans le cœur des hommes la croyance en une plus haute humanité». Une exemplaire leçon d’humanisme, celui d’Erasme, et celui de Stefan Zweig.

VIII – Quelques réflexions d’Erasme…

Erasme, dans « De l’éducation des enfants » en 1529 :

« Comme l’on instruit des jeunes gens pour les faire servir à la guerre ou chanter dans les églises, ainsi devrait-on bien davantage former des maîtres capables de donner une éducation libérale de haute qualité ».

Erasme, dans « Préface à la Paraphrase de Saint-Mathieu » en 1516 :

« Je désirerais que les Evangiles soient traduits dans toutes les langues. (…) Pourquoi paraît-il inconvenant que quelqu’un prononce l’Evangile dans cette langue où il est né et qu’il comprend : le Français en en français, le Breton en breton, l’Indien en indien ? Ce qui me paraît bien plus inconvenant, ou mieux, ridicule, c’est que des gens sans instruction (…) marmonnent leurs psaumes et leurs oraisons dominicales en latin, alors qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils prononcent ».

Erasme, dans « Institution du Prince chrétien » en 1516 :

« Le tyran administre son Etat par la violence, par la ruse et par les moyens les plus perfides : il n’a en vue que son intérêt particulier. Le vrai roi s’inspire de la sagesse, de la raison, de la bienfaisance, il ne pense qu’au bien de l’Etat. (…) Un bon prince n’accepte jamais aucune guerre, excepté quand, après avoir tout tenté, il ne peut l’éviter par aucun moyen (…) Que le prince vraiment chrétien réfléchisse à la différence entre l’homme, né pour la paix et l’amour, et les bêtes sauvages, nées pour la rapine et la guerre… Quel Nom faut-il donner à l’acte des chrétiens qui se déchirent entre eux, alors que tant de liens les unissent, qui font durer le massacre pendant des années, pour une animosité personnelle, pour une sotte ambition de jeune gens ? toute la philosophie du Christ la condamne. ».

REFERENCES : 

[1] Erasme – Stefan Zweig – page 14

[2] Erasme – Stefan Zweig – page 15

[3] Erasme – Stefan Zweig – page 3

[4] Dans la mythologie grecque, Ajax, fils de Télamon (roi de Salamine) et de Péribée, est un héros de la guerre de Troie.

[5] Ulysse est l’un des héros les plus célèbres de la mythologie grecque. Roi d’Ithaque, fils de Laërte et d’Anticlée, il est marié à Pénélope dont il a un fil, Télémaque. Ulysse est renommé pour son intelligence rusée qui rend son conseil très apprécié dans la guerre de Troie à laquelle il participe. C’est encore grâce à cette intelligence rusée qu’il se distingue dans le long périple qu’il connaît au retour de Troie, chanté par Homère dans son Odyssée.

[6] Erasme – Stefan Zweig – page 125

[7] Histoire des idées, histoire des hommes. Le cas d’Erasme et de Luther – Jean-Pierre Massaut : Université de Liège ; Institut d’Histoire de la Renaissance et de la Réforme.

[8] Erasme – Stefan Zweig – page 16

[9] Erasme – Stefan Zweig – page 97

[10] Derniers messages – L’histoire de demain – Stefan Zweig p34-35 Editions Bartillat

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