Et la lumière fut

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« Si un enfant est guetté par la maladie ou par le malheur, il en est aussitôt prévenu : il s’arrête de jouer, il vient se réfugier auprès de sa mère (…) La nouvelle venait de m’être apportée, je ne savais comment mais elle était certaine. Le soleil sur les allées, les deux grands buis, la tonnelle de vigne, les rangées de tomates et de concombres, les plants d’haricots, tous ces objets qui peuplaient mes yeux étaient dans mes yeux pour la dernière fois. Et je le savais »[1]. Jacques Lusseyran, du haut de ses huit ans, par ces mots va nous faire vivre une expérience que peu connaisse, et tout particulièrement les voyants, le monde de la cécité.

 Il va exprimer ses joies, ses peines, ses obstacles. L’auteur nous fait découvrir un monde intérieur, une lumière intérieure que l’on ne peut pas voir avec les yeux. Si au début de sa cécité, il veut continuer « comme avant » très vite il prend conscience qu’il ne prend pas la bonne direction : « C’est alors qu’un instinct (j’allais presque dire : une main se posant sur moi) m’a fait changer de direction. Je me suis mis à regarder de plus près. Non pas plus près des choses mais plus près de moi. A regarder de l’intérieur, vers l’intérieur, au lieu de m’obstiner à suivre le mouvement de la vue physique vers le dehors. Cessant de mendier aux passant le soleil, je me retournai d’un coup et je vis de nouveau : il éclatait là dans ma tête, dans ma poitrine, paisible, fidèle. Il avait gardé intacte sa flamme joyeuse montant de moi, sa chaleur venait battre contre mon front. Je le reconnus, soudain amusé, je le cherchais au-dehors quand il m’attendait chez moi ».[2] Tel le secret du renard au Petit Prince de Saint-Exupéry : « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ».

Seules la peur, la colère, l’impatience, la méchanceté faisaient obstacle à cette lumière intérieure.

Ce nouveau monde va décupler ses autres sens l’ouïe, le toucher, l’odorat. Le moindre geste déclenchait une avalanche de bruit « Si la porte était poussée par un courant d’air, elle grinçait « courant d’air ». Si elle était poussée par une main, elle grinçait humainement »[3]. Les bruits se transformaient en une véritable symphonie avec ses doubles-croches, ses rondes, ses noires et blanches et bien sûr ses silences. Mais aussi un corps déstabilisait face à ce nouvel univers avec des mains qui n’obéissaient plus « elle battaient de l’air », « elles étaient en train de devenir savantes. Il fallait juste leur laisser le temps de s’habituer à la liberté ».[4]

L’auteur nous explique son combat et celui de ses parents pour vivre et évoluer dans le monde des voyants. L’école comme remède pour l’acceptation de l’autre dans sa différence. Permettre à un aveugle d’étudier dans un monde de voyants, de suivre le même cursus que le valide afin de permettre « une guérison sociale ».

« Pour le 1er octobre, j’étais prêt mais l’école, elle, ne l’était pas. La société devait plus tard, avec ses lois et ses institutions, me jouer plus d’un mauvais tour ».[5] Un combat qu’il devra mener en tant qu’étudiant, en tant que professeur.

Et puis, Jacques Lusseyran parle de cette solitude qui plonge l’aveugle dans un monde isolé. Le repli sur soi comme démon. L’auteur montre qu’il faut une force intérieure considérable pour éviter de « vivre entièrement replié sur soi ».

Présentation de l’auteur : 

Né le 19 septembre 1924 à Paris et mort le 27 juillet 1971 à Saint-Géréon (Loire-Atlantique), il perd définitivement la vue à l’âge de huit ans. Toute sa vie aura été un combat pour être accepté en tant qu’un être humain comme les autres avec la seule différence la cécité.
Etudiant brillant, il s’engage dans la résistance à partir de 1941. Il met en place avec d’autres camarades un réseau appelé « Volontaires de la liberté » pour se rallier ensuite au réseau « Défense de la France ». Il crée un journal clandestin qui sera distribué à trois cent mille exemplaires ; le réseau est également chargé de fabriquer de faux papiers.
Le réseau est infiltré par la gestapo, et le 20 juillet 1943, Jacques Lusseyran est arrêté, interrogé, molesté. En janvier 1944, il est déporté au camp de concentration de Buchenwald dans le quartier des « invalides » . Il sera protégé par des Russes, sa connaissance de la langue allemande lui permet de transmettre les informations au sein du camp. Il sera libéré avec ses camarades, par les Américains, le 11 avril 1945.
Cependant son combat ne s’arrête pas là ; à cause d’une loi de Vichy qui interdit notamment aux aveugles de se présenter au concours d’enseignement public , il ne pourra enseigner en France. Ce sont les Américains qui vont lui offrir sa chance en lui proposant un poste à Hollin’s College (Virginie) puis à la Western Reserve University de Cleveland (Ohio). Enfin il devient titulaire de la chaire de littérature française contemporaine à l’université d’Hawaï.

Références du livre : 

Edition : Editions du Félin – Collection Résistance

Date de parution : 1935

Caractéristiques : ouvrage de 282 pages

Genre : Autobiographie – Essai historique

 

[1] Page 21 – Et la lumière fut de Jacques Lusseyran – Editions Le Félin (collection Résistance-Liberté-Mémoire) – 2005

[2] Page 26 – idem

[3] Page 32 – idem

[4] Page 34 – idem

[5] Page 45 – idem

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